mardi 30 juin 2026
Investir dans l'économie bleue, gardons les pieds sur terre !
Agro / Santé / Biodiversité
L'édition 2025 de PRODURABLE a consacré l'une de ses tables rondes officielles à l'économie bleue et à la protection des océans. Réunissant scientifiques, explorateurs, acteurs économiques et représentants de fondations engagées, cette conférence a permis de mettre en perspective les enjeux liés à nos ressources marines : leur rôle dans la régulation du climat, les pressions croissantes qu'elles subissent, et les leviers d'action disponibles pour les préserver. Un an plus tard, ces réflexions trouvent un prolongement naturel dans la thématique centrale de la 19e édition de PRODURABLE : L’eau, pilier vital et stratégique des équilibres économiques, sociaux et géopolitiques
Un seul océan, des interdépendances multiples

L'intervention de Gilles Boeuf, professeur émérite à la Sorbonne et ancien président du Muséum national d'Histoire naturelle, a posé d'emblée un cadre scientifique structurant. Contre l'usage courant qui parle des « océans » au pluriel, il a rappelé une réalité physique fondamentale :
« Il y a un seul océan. Il est mondial et global. Il est en connectivité partout. »
Cette unité n'est pas qu'une question de terminologie. Elle implique que toute perturbation en un point du système, qu'il s'agisse d'une pollution, d'une élévation de température ou d'une modification des courants, produit des effets à l'échelle planétaire. Elle implique aussi que les solutions ne peuvent être que collectives et coordonnées.
Gilles Boeuf a également insisté sur le lien biologique profond entre l'océan et les organismes vivants, humains compris : l'océan fournit au moins la moitié de l'oxygène de la Terre, absorbe 30 % des émissions de CO₂ et régule les grands équilibres climatiques. Ce sont les organismes vivants qui peuplent l'océan (plancton, bactéries, micro-algues) qui rendent ces fonctions possibles. Dégrader ces écosystèmes, c'est donc compromettre les services fondamentaux dont dépendent nos économies et nos sociétés.
« Une économie qui ne tient pas compte de la durabilité est vouée à l'échec. »
L'exploration scientifique, condition de la protection

Emmanuelle Périé-Bardout, co-fondatrice et co-directrice de l'ONG UNDER THE POLE, a présenté les enseignements des expéditions menées en plongée profonde, en particulier dans la zone dite mésophotique, entre 30 et 200 mètres de profondeur. Cette zone, peu explorée et quasi absente des politiques de conservation actuelles, abrite des forêts animales marines composées de coraux, de gorgones et de coraux noirs dont la résilience est, pour l'heure, remarquable.
« La plupart des politiques de conservation s'arrêtent à 30 ou 40 mètres de profondeur. C'est comme si l'océan, qui descend en moyenne à plus de 6 000 mètres, n'existait que jusqu'en surface. »
Ce constat plaide pour une extension significative des aires marines protégées en profondeur, et pour un investissement accru dans la recherche scientifique sur ces écosystèmes encore mal connus. UNDER THE POLE a illustré la portée concrète de cette démarche avec l'exemple de l'archipel grec de Fourni, où la fourniture de données scientifiques et d'images documentaires à la communauté locale a permis, en moins d'un an, l'adoption de deux décrets interdisant le chalutage de fond sur l'ensemble de la zone — signés deux jours avant l'ouverture de l'UNOC 2025.
« Avec tous les outils à disposition - exploration, science, mobilisation citoyenne, plaidoyer institutionnel - ça marche. »
Le secteur maritime face à ses responsabilités

Antoine Person, directeur général adjoint de LDA (Louis-Dreyfus Armateurs), a apporté le point de vue d'un acteur économique directement impliqué dans les activités maritimes : transport de pièces aéronautiques, pose de câbles sous-marins, énergies marines renouvelables, opérations par grands fonds.
Son intervention a illustré comment une entreprise peut, au fil de son développement, intégrer progressivement les enjeux environnementaux dans ses choix stratégiques, non par contrainte réglementaire, mais par anticipation des risques et des évolutions de marché. LDA a ainsi abandonné le transport de vrac sec et de charbon pour se concentrer sur des activités à plus haute valeur ajoutée et à trajectoire de décarbonation plus lisible. L'entreprise construit aujourd'hui des rouliers propulsés au méthanol de synthèse, équipés de rotors Flettner, permettant une réduction des émissions de CO₂ de 97 %.
Sur la question du deep sea mining, Antoine Person a exprimé une position claire, d'autant plus notable qu'elle va à l'encontre des intérêts immédiats de son entreprise qui dispose de toutes les compétences techniques pour exploiter les grands fonds :
« On sait parfaitement qu'on n'a aucune technologie existante capable d'exploiter les fonds marins de manière raisonnable. On a apporté des photos, des éléments. Et on a convaincu les pouvoirs politiques qu'il fallait un moratoire. »
Il a également défendu la nécessité de réguler la vitesse des navires, soulignant qu'une réduction de vitesse permettrait de diminuer les émissions de CO₂ de moitié sur certaines traversées, sans allonger la durée totale du voyage lorsque les navires attendent de toute façon plusieurs jours à quai.
Mobiliser les acteurs privés pour la protection de l'océan

Alexandre Iaschine, directeur général de la Fondation de la Mer, a exposé la philosophie d'action de la Fondation : accélérer la protection de l'océan en construisant des coalitions associant entreprises, scientifiques, pouvoirs publics et société civile ; sans opposer impératifs économiques et impératifs environnementaux.
« On ne va pas résoudre les grandes crises environnementales contre les entreprises, mais avec elles. On peut être radical sans être extrémiste. »
La Fondation de la Mer s'est notamment saisie de trois sujets de plaidoyer : la lutte contre la pollution plastique dans le cadre des négociations internationales en cours, la question de l'exploitation des grands fonds marins - avec la proposition d'un moratoire appuyé sur une étude économique remettant en cause les projections de besoins en terres rares-, et la pêche illégale, non déclarée et non réglementée, qui représente 25 millions de tonnes de poissons prélevés illégalement chaque année.
Sur le volet opérationnel, la Fondation a soutenu 80 projets à fort impact, notamment dans le cadre de l'IFRECOR (l'Initiative française pour les récifs coralliens) en mobilisant des fonds privés en abondement de financements publics, selon une logique d'effet de levier. Elle a développé des outils pédagogiques destinés aux entreprises et aux établissements scolaires, dont le concours Art en plastique pour l'océan, qui réunit chaque année des dizaines de milliers de jeunes au sein de l'Éducation nationale.
« Quand une espèce est morte, elle est morte pour toujours. En revanche, quand on agit, on voit souvent la vie revenir bien plus vite qu'on ne l'espérait. »
De l'océan à l'eau douce : une continuité logique
Les réflexions engagées lors de la table ronde 2025 mettent en évidence une interdépendance fondamentale entre les différentes composantes du cycle de l'eau : l'océan régule le climat, le climat détermine les régimes de précipitations, les précipitations alimentent les nappes phréatiques, les fleuves et les rivières qui, à leur tour, conditionnent les activités agricoles, industrielles et les usages domestiques.
C'est cette continuité qui justifie que PRODURABLE 2026 prolonge la thématique de 2025 vers une ressource plus directement au cœur des tensions actuelles : l'eau douce. Selon les données du World Resources Institute, plus de quatre milliards de personnes sont aujourd'hui soumises à un stress hydrique sévère au moins un mois par an. Les conflits d'usage entre agriculture, industrie - avec notamment l'essor très rapide des datacenters, grands consommateurs d'eau pour leur refroidissement -, et besoins humains essentiels se multiplient et s'intensifient. À l'échelle internationale, la gestion des bassins versants transfrontaliers devient un enjeu de sécurité. Et la question de la gouvernance de l'eau qui régule, qui arbitre, reste largement ouverte.
Ces enjeux appellent le même type de réponse que pour l'océan : des coalitions d'acteurs, des outils de mesure et de transparence, des régulations ambitieuses, et une prise de conscience partagée que la préservation de la ressource est une condition, et non un obstacle, au développement économique.
📅 Rendez-vous à PRODURABLE 2026
Ces questions feront l'objet d'une conférence officielle lors de l'édition 2026 de PRODURABLE, le 1er octobre, sous la modération de Nathalie Birchem, journaliste à La Croix.
L'eau, pilier vital et stratégique des équilibres économiques, sociaux et géopolitiques
📅 01 octobre 2026 | 🕥 10h45 – 12h00 | 📍 Amphi Havane