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lundi 4 mai 2026

Entre équilibre et juste milieu - Interview François JULLIEN

Entre équilibre et juste milieu - Interview François JULLIEN
François JULLIEN, vous êtes philosophe et spécialiste des pensées culturelles, notamment chinoises et européenne. Vous êtes l'un des penseurs contemporains les plus traduits dans le monde. Vous interviendrez le 30 septembre 2026 lors de la 19ème édition de PRODURABLE, l'événement des acteurs et des solutions pour une économie durable, qui sera placé cette année sous le signe des équilibres. Précisément nous débattrons autour du thème "Cultiver les équilibres". Il nous paraît nécessaire d’être nuancé et de garder du discernement dans ce monde polarisé. Qu’en pensez-vous ? Quelle différence faites-vous entre équilibre et juste milieu ?
Pour sortir du chaos de l’Histoire et de la violence, nous souhaitons rétablir de l’équilibre et du « juste milieu ». Mais encore faut-il penser d’où peut venir l’équilibre et comment entendre ce « juste milieu ».

On prend couramment l’équilibre pour une position stable et qui ne bouge plus. Mais comment peut-il se concilier avec la transformation continue des choses ? On prend couramment le juste milieu pour un milieu fixe à égale distance des opposés. Mais comment peut-il répondre à la diversité des situations ?

Le juste milieu n’est pas la demi-mesure : il ne se fixe pas à mi-chemin des positions contraires. Il ne s’en tient pas à la prudence du « point trop n’en faut », à sa médiocrité « dorée », timorée, évitant l’excès. Car que perd-t-on alors de l’amplitude du procès des choses comme aussi de la conduite humaine et d’où vient leur richesse et leur plénitude ?

C’est pourtant de cette idée de juste milieu et de son équilibre dont on fait aujourd’hui la vertu du « compromis ». La sagesse serait de raboter de part et d’autre les positions opposées, de « couper la poire en deux » ou de « mettre de l’eau dans son vin », dit-on familièrement, pour éviter la brutalité des conflits et rendre la situation « gérable ». Mais n’est-ce pas là manquer d’ambition ? Ce juste milieu est décevant par ce qu’il fait rater de possibilités. Et surtout peut-on maintenir fermement ce juste milieu alors que le rapport de force ne cesse de se modifier ? Son équilibre ne pourra durer, il est condamné à la fragilité.

Je proposerai une conception inverse, non pas timoré, peureuse, mais audacieuse : le juste milieu est de pouvoir faire l’un aussi bien que l’autre, c’est-à-dire d’aller chaque fois jusqu’au bout du possible en exploitant au mieux chaque moment particulier. Ce juste milieu est « juste » parce qu’il est régulé : on ne s’immobilise d’aucun côté, on continue de pouvoir évoluer pour s’adapter. Il y a bien aussi « milieu », mais celui-ci n’est pas de s’arrêter à mi-chemin : il est de pouvoir rester également ouvert à l’une comme à l’autre possibilité.

Quand on pleure la perte d’un ami, cette profonde douleur est légitime, elle est un « milieu » possible ; quand, à l’occasion d’un banquet, on boit sans compter, ce débordement de joie est tout aussi légitime, il est aussi un « milieu ». Je n’exagère d’aucun côté. Le milieu véritable doit s’entendre, positivement, comme de pouvoir également l’un et l’autre ; et non pas, négativement, comme de n’oser ni l’un ni l’autre.

Il en va de même en politique : au compromis qui n’aboutit qu’à des demi-mesures, je préfèrerai ce que je nommerai le « com-possible » : celui-ci tire parti de chacune des positions opposées et se maintient ouvert des deux côtés sans craindre la radicalité. En médiation comme en politique, il ne suffit pas que chacun subisse le moins de dommage, mais il faut que se rouvre un avenir des deux côtés. Le com-possible est cette égale possibilité qui, parce qu’il n’y a immobilisation – et par suite enlisement – ni d’un côté ni de l’autre côté, permet à chaque position de se déployer.

François Jullien, Dénouer, petite philosophie pratique de la médiation, Rue de l’échiquier, 2025