12ème édition du Salon
9 & 10 avril 2019
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Le Salon des Acteurs & des Solutions
de l'Économie Durable


Regard sur la finance de demain : un rôle majeur à jouer et un vrai changement de raison d’être Regards prospectifs et convictions

 Par Emilie Bobin et Sylvain Lambert, Associés du Département Développement Durable de PwC

 

Finance verte ou finance durable ?

L’actualité sur la finance verte est extrêmement riche, à hauteur de la prise de conscience sur les enjeux climatiques. L’univers de la finance y voit à la fois une opportunité d’innovation et quelque part probablement une justification de son existence tant les besoins de financement de la transition écologique et énergétique sont importants.

Par ailleurs, le fait même que les mots « finance durable » soient prononcés de plus en plus fréquemment montre que le développement durable touche aujourd’hui le cœur de notre modèle économique. Cela nous conforte dans la vision que nous avions eue en lançant notre activité de conseil en développement durable il y a plus de 25 ans, convaincus que ce sujet serait au cœur des grands enjeux et des transformations que le Monde connaîtrait.

Cependant, parler de finance durable est assez récent même si on observe une montée en puissance ces dix dernières années. Cela traduit, selon nous, que l’économie est à un moment charnière et que les décisions que nous prendrons aujourd’hui auront des impacts majeurs conditionnant les années futures.

Mais ne nous trompons pas, parler de finance responsable n’est pas équivalent à parler de finance verte, elle est beaucoup plus large et s’inscrit dans une évolution que nous avons commencé à observer il y a quelques années :

  • 2008 : Crise financière mondiale
  • 2018 : Crise sociétale mondiale
  • La crise environnementale est devant nous et les premiers effets sont là aujourd’hui

Ces éléments montrent bien que notre modèle est en bout de course, et la courbe démographique ne fait que renforcer le besoin d’une évolution drastique de notre modèle : il n’est plus accepté, ni économiquement, ni environnementalement et ni sociétalement.

 

Vers un changement de modèle ?

Au milieu de ces remises en question, nous observons depuis quelques années une accélération de la prise en compte sérieuse, des questions de développement durable. Cette analyse est fondée sur l’évolution forte de 3 « traceurs potentiels du changement » :

  • Politique : accélération au plan mondial, européen et national de l’action politique traduite par la montée en puissance de réglementations couvrant de nombreux champs du développement durable (transparence extra-financière, loi PACTE, Bribery Act, Loi Sapin, Devoir de Vigilance, Slavery Act …)
  • Générationnel : pour les jeunes générations c’est une évidence et que probablement tout le monde le mesure dans les entreprises et dans la vie personnelle. Le « Manifeste des étudiants pour un réveil écologique », issus de toutes les grandes écoles et universités, près de 30 000 signataires en quelques semaines, en est une parfaite illustration.
  • Et le dernier traceur c’est celui de la finance. Jamais comme avant ce secteur, très large, n’a autant bougé et en particulier l’univers des transactions avec le capital investissement en pointe sur ces questions.

Les raisons de cette accélération du secteur financier sont multiples :

  • Réglementaire : la France est en pointe avec l’article 173 de la loi de Transition Energétique imposant à tous les investisseurs institutionnels, assureurs, mutualistes et sociétés de gestion de présenter dans leur rapport annuel la manière dont ils intègrent la RSE dans leur politique d’investissement. L’Europe est entrain de lancer, sur la base de ses « 30 recommandations pour une finance responsable » une série de mesures susceptibles d’impacter les pratiques des investisseurs en matière de RSE
  • Pression de plus en plus forte des investisseurs, en particulier du côté des financeurs du capital investissement. Notre quatrième étude mondiale sur investisseurs et RSE, publiée en février 2019 et couvrant 160 investisseurs (institutionnels, asset managers, capital investissement) dans 35 pays, en est une démonstration claire :
    • 81% de l’échantillon traite des questions RSE au niveau des conseils d’administration au moins une fois par an
    • 83% de l’échantillon intègrent le risque climatique dans la gestion de leurs participations
    • 67% de l’échantillon a identifié et priorisé les Objectifs de Développement Durale pertinents pour leurs investissement (comparé à 38% dans notre étude de 2016)
  • Enjeux de réputation : la finance, ou du moins une grande partie de cette industrie, s’attache aujourd’hui à préserver sa « licence to operate » après la crise financière de 2008. C’est pour certain, au-delà de l’acceptabilité sociétale, une question de survie face aux menaces du régulateur et aux défiances des potentielles recrues.
  • Performance : progressivement l’idée que RSE et performance étaient inexorablement liées a fait son chemin dans l’univers de la finance. A minima car une approche RSE permet de s’assurer d’une meilleure couverture des risques, y compris de certains risques non traditionnellement pris en compte. Mais aussi, pour les plus avancés de la profession, parce qu’il est de plus en plus clair que l’entreprise de demain, celle qui attirera investisseurs, clients et collaborateurs, sera une entreprise qui a compris ces questions et qui les aura intégrées dans sa stratégie.

Un des éléments les plus marquants des deux dernières années dans l’univers de la finance est la prise de parole, répétée et forte de Larry Fink, Président de BlackRock réitérée en janvier 2019 (après janvier 2018). Ce qui nous paraît important et nouveau, c’est d’une part l’existence même de ces propos, leur constance et d’autre part leur fond : réconcilier performance économique et mission des entreprises plus large que celle de la performance économique. L’influence de ces prises de parole du géant américain, nonobstant la réalité de la mise en mouvement de BlackRock, est considérable et s’observe dans de nombreuses régions du monde, y compris en France où certains grands asset managers ont annoncé fin 2018 des positions très fortes en matière RSE.

 

RSE et fusion-acquisition, le capital investissement, avant-poste de la finance responsable ?

Si l’asset management dans le coté est un acteur historique et fort de la RSE, notamment avec l’apparition de la gestion ISR il y a plus de 20 ans, une classe d’actif est particulièrement intéressante en terme d’évolution et de positionnement. Il s’agit du Capital Investissement, qui notamment en France et en Angleterre, mais aussi dans le monde, bouge à grande vitesse sur les questions RSE (ou ESG selon l’acronyme en vigueur dans le secteur, pour Environnement-Social-Gouvernance).

Comme évoqué précédemment, les demandes des LPs, la réglementation, les enjeux de réputation, les conséquences en matière de performance sur les participations et la concurrence entre les sociétés de gestion sont les principales raisons de ces évolutions. Mais deux paramètres majeurs sont à prendre en compte :

  • Le positionnement d’actionnaire de temps long : selon les statistiques de France Invest, la durée moyenne de détention d’une participation est d’environ 5 ans en France. Une société de gestion entrant au capital d’une entreprise y est donc engagée pour 5 avec un horizon de performance de 10 ans afin de pouvoir présenter une société « attrayante » à l’investisseur suivant
  • Même minoritaire, et a fortiori majoritaire, une société de gestion est représentée au conseil de surveillance et a une influence réelle associée à une responsabilité sur les pratiques de la participation.

Cette conjugaison de facteur conduit naturellement les acteurs du capital investissement à envisager le sujet RSE comme un élément fort de création de valeur que ce soit dans l’élargissement de l’analyse des risques comme dans l’innovation ou même l’évolution du business model. La RSE offre un prisme d’analyse permettant d’identifier de potentielles faiblesses ou opportunités comme par exemple la protection de l’entreprise dans sa sélection de partenaires dans des pays sensibles ou la recherche de revenus complémentaires par une meilleure gestion des déchets grâce à une approche d’économie circulaire.

La RSE est aussi un élément essentiel dans la transformation et la croissance des entreprises. Elle peut contribuer à faciliter les opérations de build-up en facilitant l’intégration de sociétés nouvellement acquises dans la culture de leur nouveau groupe. Elle est partie prenante du projet d’entreprise et permet d’aider à formaliser les valeurs, voire la mission d’une entreprise qui sont autant d’éléments essentiels que ce soit dans un carve out ou dans une transformation profonde. On comprend ici clairement le sens des propos de Larry Fink dans sa lettre de 2019.

Certains investisseurs indiquent même que la RSE est un élément d’évaluation des managers des participations. Le dirigeant d’aujourd’hui, et plus encore de demain, ne peut pas ignorer le sujet, sans en faire un militant, il doit être à l’écoute des bénéfices que le sujet apporte et surtout être en prise avec la montée en puissance de la RSE dans l’ensemble de ses champs d’action : collaborateurs, clients, investisseurs et même au plan de la réputation de son entreprise.

 

La finance de demain, quelle raison d’être ?

Au-delà de ces évolutions positives, la vraie question qui se pose c’est bien de savoir quel rôle aura la finance dans le monde de demain. La finance responsable ne peut se limiter à la finance verte comme nous l’avons dit. Bien entendu, le financement de la transition écologique est un sujet majeur, et l’apparition d’outils comme les green bonds par exemple sont les premiers pas dans ce domaine. Mais l’on voit déjà apparaître des social bonds comme le montre l’étude récemment publiée par l’ORSE et PwC (« Osons les Social Bonds ! »).

Mais ce n’est qu’une partie du sujet, et notre conviction forte, rappelons-le, est que l’on arrive aux limites d’un système, qui in fine est toujours celui des 30 glorieuses, la croissance et la dynamique en moins et.

Que nous montrent les événements des dernières années ?

  • Une finance contestée dans sa raison d’être et qui peut même générer des positions politiques fortes comme le célère « mon ennemi c’est la finance »
  • Un fonctionnement politique, dans les démocraties, contesté par les peuples
  • Des limites environnementales atteintes ou proche d’être atteintes.

Et en toile de fond, il est un paramètre qu’il sera dur de faire évoluer : la démographie. Nous nous dirigeons vers un monde à près de 10 milliards de gens et nous aurons fait ce « voyage » en moins d’un siècle puisqu’à la sortie de la seconde guerre mondiale, la population de la planète était de 2,5 milliards et que les 10 milliards sont annoncés vers 2050. Les conséquences dans tous les domaines sont colossales et on n’envisage pas une économie à 10 milliards comme à 2,5 milliards.

Selon nous, le sujet majeur qui découle de cette évolution démographique est la question de la répartition de la richesse. La justice économique sera probablement un des paramètres clé qui contribuera à définir ce que peut être une finance responsable ou durable.

C’est tout le pari du développement durable dont on devrait se rappeler qu’il n’a jamais été, dans sa définition première, une théorie environnementale, mais bien une théorie, ou une vision, politique, économique et sociétale.

On comprend qu’il ne s’agit plus de transition écologique ou énergétique, mais bien d’une transition globale d’un modèle vers un autre dont les contours sont flous et où, à ce jour, seuls certains éléments du puzzle apparaissent.

Il n’existe que pas ou peu d’alternatives à cette transition globale et aucune n’est satisfaisante :

  • Aller vers l’extrême et se replier sur soit, ce qui ne fonctionnera que difficilement dans un monde globalisé et connecté
  • Envisager sérieusement des scénarios de décroissance
  • Séparer le Monde en zones protégées et saines, face à des espaces sans lois comme dans certains scénarios de science-fiction
  • Favoriser les conditions d’une lutte des classes potentiellement violente compte-tenu des disparités de richesses actuelles et à venir

Aucune de ces hypothèses n’est évidemment acceptable. Et c’est là que l’on en revient à la notion de finance durable ou responsable et que la question du partage ou de la répartition de la richesse devient centrale. Selon nous, et sur de multiples tableaux la finance a un rôle et doit le prendre si elle compte rester un acteur de premier plan.

Alors, que pourrait être une finance responsable ? Des bases solides existent et il lui faudrait accepter les challenges suivants :

  • Une finance qui accepte et envisage ce changement modèle, voire qui l’incarne. Le capital investissement montre par exemple sa capacité à accompagner les transformations profondes des entreprises au capital desquelles elle est.
  • Une finance qui accompagne au travers de ses outils le financement de ce changement de modèle, et sur le point la finance verte en est un premier pan.
  • Une finance qui œuvre à un meilleur partage de la richesse. Les propositions récentes de France Invest sur le sujet constituent une base intéressante.
  • Une finance qui entre dans le débat complexe, car mondial, de la fiscalité juste. Et un grand nombre d’acteurs sont concernés par ce point majeur.
  • Enfin, une finance qui vise l’exemplarité dans ses pratiques que ce soit dans le financement, dans l’accès au système bancaire, dans ses pratiques éthiques, dans ses montages complexes…

Une finance responsable serait donc une finance qui a une vraie raison d’être et qui sait expliquer à quoi elle sert et pourquoi elle est là. Les prémisses de cette question sont nées au cœur de la crise de 2008 lorsqu’on a pu mesurer les conséquences des déviances de la finance : une finance pour la finance et pas une finance pour l’homme, bref une finance qui devient inacceptable sociétalement.

C’est d’autant plus sensible que la recherche de sens devient un enjeu majeur des jeunes générations et des entreprises, et c’est d’ailleurs bien le fondement des Objectifs de Développement Durable des Nations Unies : L’entreprise de demain c’est celle qui saura adapter son modèle économique pour intégrer des enjeux plus large que ceux de son propre périmètre d’affaire et qui toucheront à sa licence to operate. Paul Polman, ex CEO d’Uniliver, aux Universités d’été du MEDEF en août 2018 ne disait pas autre chose sur l’entreprise de demain.

Et bien pour la finance c’est la même chose.

En 2008, on nous a expliqué qu’il fallait absolument sauver la finance qui sombrait faute de quoi l’homme serait perdu … On voit bien aujourd’hui que c’est l’homme qui pourrait sauver la finance en la transformant et en faisant de l’homme l’objectif et la mesure de sa performance.

Il s’agit pour la finance d’une opportunité majeure, et unique, de se créer une licence to operate durable et de s’inscrire dans une réelle logique de création valeur à long terme. La raison d’être c’est finalement la meilleure façon de pérenniser une activité en lui donnant un sens … durable …

 

 

Posté le 05/04/2019
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